L’émergence de nouveaux modes alimentaires, de consommation et d’achats

Véritable fléau mondial, « la malbouffe », souvent à l’origine de maladies liées au surpoids ou à l’obésité (diabète, hypertension, etc.), est largement influencée par notre environnement et notre mode de vie. En effet, l’accélération des rythmes sociaux, la généralisation du nomadisme alimentaire ou encore la sédentarisation constituent indéniablement un terreau fertile pour la restauration rapide et les plats préparés, en général riches en graisse, sucre, sel ou autres produits chimiques (additifs, conservateurs). Dans ce contexte, il n’est pas étonnant qu’un nombre croissant de consommateurs, toujours plus soucieux de leur santé, se tournent davantage vers une alimentation naturelle et saine. Il existe actuellement un regain d’intérêt certain pour ce qui est défini comme bon et authentique, à savoir ce qui provient du cycle naturel, de nos campagnes environnantes. Cette quête du manger « sain et naturel » s’est ainsi érigée en modèle alimentaire induisant de nouveaux comportements et modes de consommation et d’achats, plus respectueux de l’homme, de la biodiversité et des territoires.

  • Les nouvelles tendances alimentaires

Sous l’impulsion des spécialistes en médecine alternative et des stars américaines internationales, les régimes prônant un retour au naturel sont aujourd’hui très en vogue et influencent considérablement nos habitudes alimentaires. De nombreux sites Internet leur sont dédiés, favorisant les échanges inter-tribus – végétarisme (sans protéines animales), régime préhistorique (basé sur l’alimentation de nos lointains ancêtres), crudivore (le tout bio cru), adeptes du sans gluten, du bio, du jeûne périodique (détox visant à éliminer les toxiques), etc. – tout en laissant chacun défendre ses propres convictions. Mais comment déceler le vrai du faux ? Qui et que croire ? Dans cette jungle d’informations – souvent infondées – et de désinformations, il n’est pas toujours évident pour le consommateur de s’y retrouver.

Surfant sur le spectre des allergies alimentaires, les partisans du « sans gluten » (protéine céréalière) et du « sans lactose » sont, de loin, les plus nombreux. Pourtant, l’intolérance au gluten, ou maladie cœliaque, ne touche qu’1 % de la population française. Ces deux aliments se trouvent toutefois accusés de toute une série de maladies ; la controverse autour du lait étant d’ailleurs, au moins en partie, responsable de la baisse de la consommation laitière (20% en dix ans). Ces allégations sont-elles fondées ? A ce jour, aucune étude scientifique rigoureuse n’a encore démontré que leur consommation comportait des risques pour la santé ; à une exception près, celle qui remet en cause les vertus du lait dans la protection contre l’ostéoporose (sans l’incriminer pour autant).

Parmi les régimes phares, le végétarisme (sans viande et poisson) et le végétalisme (qui exclut les produits d’origine animale incluant donc les œufs, le lait ou le miel) suscitent un intérêt croissant au-delà du cercle traditionnel des défenseurs de la cause animale. Tendance soutenue par la conviction selon laquelle une alimentation sans protéines animales serait bénéfique pour la santé. Ces dernières années, les produits d’origine animale font effectivement face à une défiance généralisée. En cause, les nombreux scandales de l’agroalimentaire (vache folle, grippe aviaire, conditions d’élevage et d’abattage contestables, etc.), la présence de substances chimiques (métaux lourds, hormones, antibiotiques, OGM, etc.) ou encore les risques de maladies cardiovasculaires et de cancers (surconsommation de viande rouge). Plusieurs études scientifiques s’accordent également sur les bienfaits du végétarisme et du végétalisme, dès lors que ces régimes sont bien équilibrés et comblent les besoins nutritifs essentiels au bon fonctionnement de l’organisme. Or, les végétariens et végétaliens, par l’exclusion des produits d’origine animale, sont plus facilement sujets à des carences en vitamine B12 et D, en fer, en oméga 3, nécessitant une supplémentation médicamenteuse adaptée et contrôlée.

Par ailleurs, il existe une idée très répandue chez les consommateurs selon laquelle un aliment naturel (non transformé) serait forcément synonyme de sain et d’écologique. Pourtant, les récentes polémiques autour du soja et de l’huile de palme attestent qu’un produit, même naturel, peut être sujet à caution.

Aujourd’hui, le soja (légumineuse), de par sa richesse en protéines et sa faible teneur en graisse, attire des consommateurs en quête d’une alternative aux produits carnés (steak végétal, tofu, lait végétal, etc. [1]). Toutefois, du fait que le soja contient des perturbateurs endocriniens (phyto-estrogènes) capables d’influer sur le système hormonal, l’Agence française de sécurité sanitaire préconise d’en limiter sa consommation (60 mg par jour pour un adulte de 60 kg, soit l’équivalent d’environ deux verres de lait de soja dans une journée) et la déconseille même aux enfants de moins de trois ans.

En outre, sans que le consommateur en ait forcément conscience, cette plante est utilisée par les éleveurs européens, notamment français, et dans les produits industriels comme additif alimentaire. Or, la quasi-totalité de nos importations de soja vient du Brésil et d’Argentine où les cultures transgéniques sont la norme. Situation d’autant plus inquiétante que le chimiste Bayer a récemment racheté les pesticides et l’ensemble des semences génétiquement modifiées de Monsanto, faisant craindre une intensification de leurs usages en Europe et en France. De son côté, l’impact environnemental négatif de l’huile de palme, ayant massivement contribué à la déforestation, n’est aujourd’hui plus à prouver. En tant qu’additif alimentaire, celle-ci se retrouve dans la composition de bon nombre de denrées appartenant autant à la filière conventionnelle [2] qu’à la filière du bio.

Dans tous les cas, qu’ils soient justifiés ou non par des intolérances alimentaires ou des considérations morales, tous ces régimes nourrissent indéniablement un business très lucratif. A l’instar du « sans gluten » et du « sans lactose », ils fonctionnent pour la plupart par l’exclusion – « sans protéines », « détox » ou « sans toxines », etc. – et ces mots font vendre. En effet, le consommateur, persuadé du bénéfice santé, se retrouve prêt à payer plus cher des produits qui ne sont pas forcément meilleurs pour la santé [3]. Pour Gilles Lipovetsky, cette nécessité qu’éprouve l’individu de s’alléger, voire de se purifier, est symptomatique de notre société de surconsommation engrangeant une sensation de trop plein [4]. Qui plus est, le consommateur doit également prendre conscience que de nombreux régimes élaborés sans aucun fondement scientifique l’exposent à d’éventuels déséquilibres plus ou moins graves.

  • Les nouveaux modes de consommation et d’achats

 

En conséquence, de nombreux consommateurs se tournent aujourd’hui vers les produits issus de la nature et du terroir, ayant subi le moins de transformation possible ; le « fait maison » s’inscrit dans cette démarche. Cette tendance se manifeste d’ailleurs par l’engouement croissant pour les aliments biologiques, plus respectueux de l’environnement et cultivés sans l’usage de pesticides ou autres polluants.

Mais quand bien même le bio se démocratise dans les grandes surfaces et n’est plus désormais réservé aux magasins spécialisés et à une clientèle aisée, ses prix élevés le rendent encore peu accessible à une très large majorité. Les produits biologiques coûtent en moyenne 20% plus chers, en raison d’un cahier des charges strict pour les producteurs et des conditions de production locales très réglementées (pas d’utilisation de produits phytosanitaires ou d’antibiotiques, recyclage des matières organiques, contrôles annuels, etc.). Malgré ces lourdes contraintes, les agriculteurs et les éleveurs ne peuvent néanmoins pas garantir l’élimination totale des résidus chimiques (contamination possible avec les sols voisins, pollution de l’air et de la pluie, etc.).

Si les grandes surfaces continuent d’avoir un taux de fréquentation élevé, les agriculteurs et les éleveurs s’orientant vers une production durable respectueuse de l’environnement et de la biodiversité sont plus nombreux. Souvent, les producteurs inscrits dans cette démarche pratiquent une agriculture biologique et choisissent soit les circuits de proximité – la distance entre le producteur et le consommateur n’excède pas 150 km – soit les circuits courts. Ces derniers regroupent la vente directe (ferme, marché de producteurs [souvent légumes, fruits, miel et vin]), les Amap (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) ou la vente par le biais d’un intermédiaire comme une grande surface ou une coopérative. Dans cette mesure, la vente de produits alimentaires en circuits courts et en circuits de proximité consiste à rapprocher producteurs et consommateurs.

De surcroît, les groupements d’achats engagés sont fondés sur la relocalisation de la production, ce qui réintroduit indubitablement du politique dans l’alimentaire. Effectivement, ils soutiennent l’économie locale et régionale notamment dans les zones défavorisées, en assurant le maintien ou le développement d’emplois. Ils réduisent également les impacts environnementaux car la distance parcourue pour le transport des denrées alimentaires est moindre. Cependant, cet argument peut être contrebalancé, les impacts ayant lieu majoritairement pendant la phase de production. À cet égard, la coopérative Biocoop qui a choisi l’agriculture biologique comme modèle agricole et le commerce équitable comme modèle de commercialisation fait figure d’exemple. Elle défend le respect de l’équité au niveau de la répartition de la plus-value et un juste prix pour le producteur et le consommateur. Elle fait en sorte qu’il n’y ait pas de compétition entre les différents acteurs. A l’instar de Biocoop, les circuits de proximité représentent un contre-pouvoir notable car ils permettent de supprimer les marges réalisées par les distributeurs qui ont tendance à abuser de leur oligopole. [5]

 

Dans le domaine de la vente, ces enseignes bio tendent à limiter le gaspillage en proposant des produits en vrac (céréales, riz, etc.), ce qui permet d’adapter notre consommation à nos besoins. Ces pratiques s’inscrivent dans un système global qui se réfère à « la bio » c’est-à-dire à un « projet de société nouvelle, plus égalitaire, écologique et soucieuse de fournir à chacun une alimentation saine et suffisante. » [6] En effet, choisir de s’alimenter bio traduit un mode de vie au-delà d’un simple mode d’agriculture et d’élevage, respectueux de l’homme et de la nature. C’est un véritable état d’esprit, qui allie une prise de conscience des excès de notre société de consommation avec une contribution active à la protection du patrimoine naturel.

 

Ces circuits courts et de proximité offrent également de meilleurs services en termes de convivialité et garantissent normalement une meilleure traçabilité des produits. Ce dernier point revêt une importance particulière dans le secteur de la viande, suite aux différents scandales alimentaires et aux révélations de mauvais traitements sur les animaux. Partant, l’achat de viande sur Internet connaît déjà un franc succès notamment grâce à la plate-forme de vente directe de viande, Okadran.fr. Celle-ci constitue une autre forme de circuit court car elle réduit le nombre d’intermédiaires entre l’éleveur, dont la production est exclusivement française, et le consommateur. Cette vente par Internet conforte le besoin de transparence du consommateur car ce dernier peut se renseigner directement sur l’éleveur et ses conditions d’élevage des animaux, auprès de la plate-forme ou du producteur lui-même.

 

Cette nouvelle forme de vente représente également un gain de temps : si le consommateur n’a plus besoin de se déplacer, le vendeur, quant à lui, se défait des questions de logistique et de marketing. Parallèlement, à partir du 1er janvier 2017, le gouvernement français, pour garantir le respect de bonnes conditions d’hygiène, impose l’étiquetage obligatoire des viandes et du lait dans les produits transformés. Cette mesure, qui impliquera de préciser les pays de collecte ou de transformation des produits laitiers et d’indiquer le lieu de naissance, d’élevage et d’abattage de la viande, ne s’appliquera qu’à partir d’une certaine quantité, probablement 50 %. Il va de soi que cette mesure n’est pas accueillie favorablement par les industriels. Elle représente une exigence supplémentaire à laquelle ne seront pas assujettis les concurrents qui produisent à l’étranger. Cette mesure répond toutefois à une vraie demande des consommateurs d’être informés de l’origine et du lieu de transformation des produits.

 

Certes, puisque ces nouveaux circuits de distribution accentuent la proximité entre le producteur et le consommateur, l’information sur la provenance des produits et sur les conditions d’élevage est plus facilement communiquée. Le renforcement de ce lien social, outre le fait de rassurer le consommateur, l’incite à consommer des produits frais et de saison, à être acteur de ses choix par la maîtrise et le contrôle qu’il acquiert de son alimentation et à le rendre attentif aux pratiques agricoles et à leur impact sur l’environnement. Pour ces raisons essentiellement socio-économiques, la production locale suscite l’engouement des consommateurs et incite à de nouveaux modes d’achats. Le cercle vertueux est donc en marche !

 

  • Menaces sur le bio

 

Cependant, la démocratisation des produits biologiques dans les hypermarchés soulève quelques interrogations. La politique commerciale des grandes enseignes est-elle foncièrement compatible avec la philosophie du bio ?

Le marché du bio se trouve principalement dans les mains de la grande distribution en termes de parts de marché. Celle-ci importe massivement de l’étranger et tire les prix vers le bas, en faisant jouer le volume et la concurrence. Dès lors, il existe un risque réel pour les petits producteurs bio de ne plus pouvoir écouler leur production avec rentabilité. A cela s’ajoutent l’impact écologique (effet de serre) engendré par les transports et le dumping environnemental et social pratiqué dans certains pays peu regardants. Ces pratiques remettent en question les fondements d’un mode de production se voulant raisonné, éthique et responsable, protégeant les écosystèmes et le maintien d’une agriculture paysanne de proximité à taille humaine.

 

Parallèlement, avec la nouvelle réglementation de janvier 2009 qui régit l’agriculture biologique en Europe, la mise en œuvre d’une production bio intensive et industrielle est facilitée, comme en témoigne le scandale de l’abattoir du Vigan dans le Gard. Effectivement, depuis quelques années, de nombreux agriculteurs et éleveurs, pour bénéficier d’une plus grande sécurité, choisissent de s’associer à de puissantes coopératives agricoles bio, qui elles-mêmes sont liées aux enseignes de la grande distribution pour des raisons financières. Pour autant, ce système conduit les agriculteurs et les éleveurs à perdre leur autonomie et les rend dépendants des politiques de ces coopératives agricoles. C’est pourquoi, la présence de ces grands groupes sur le marché du bio est en hausse et conduit à l’industrialisation de son système de production. En outre, le fait que la grande distribution fasse du bio conduit à l’approvisionnement sur le marché international de certains produits comme le soja. Dorénavant, l’Asie, l’Amérique et l’Afrique développent des monocultures bio d’exportation pour les populations aisées des pays industrialisés.

 

Compte-tenu de la récupération des produits bio par la grande distribution et de leur coût encore élevé, certains consommateurs se tournent vers l’agriculture raisonnée, considérée comme une bonne alternative. Portée par l’obtention de bons rendements économiques, cette agriculture limite néanmoins l’utilisation de pesticides, respecte davantage l’environnement et est plus abordable financièrement, point non négligeable pour le consommateur.

 

  • Une alimentation saine et diversifiée

 

Quels que soient ces nouveaux modes d’achats et ces nouvelles tendances alimentaires, il reste indispensable de manger équilibré et varié. L’homme, depuis les débuts de l’humanité, a toujours été omnivore, comme sa dentition le prouve. Ainsi, il consomme des féculents, des légumineuses, des fruits et légumes, ainsi que des produits d’origine animale. Concernant ces derniers, leur consommation quotidienne fait l’objet de vives critiques aussi bien pour des raisons éthiques que pour des raisons de santé humaine. Il est donc conseillé d’en manger moins mais de privilégier la qualité sur la quantité car ces denrées demeurent bienfaisantes pour l’organisme. Les produits d’origine animale constituent une source de protéines de haute qualité facilement assimilables, tout en apportant des éléments nutritifs indispensables en vitamines et oligo-éléments. Toutefois, les apports nutritionnels de la viande peuvent être également compensés par des produits à base de soja, par des steaks végétaux et par des aliments riches en protéines (pois chiches, noix, quinoa, etc.) ; le lait animal, quant à lui, peut être pris en alternance avec des laits végétaux (lait d’amande, de soja, de riz).

Pour bien s’alimenter, une éduction à la consommation est nécessaire et doit prendre en compte le respect de l’environnement, la saisonnalité, la provenance des denrées ainsi que de leur coût. Il s’agit d’être attentif à un partage plus juste entre producteurs, distributeurs et consommateurs. Une telle éducation est nécessaire face à des processus marketing toujours plus retors et à l’exclusion d’une partie de la population – la consommation citoyenne étant malheureusement surdéterminée socialement.

 

[1] Il existe du soja bio garanti sans OGM (teneur en OGM < 0,9%).

[2] Rendement maximum en un temps limité grâce à une forte mécanisation et à

l’utilisation d’engrais et de pesticides.

[3] http://www.60millions-mag.com/2016/01/26/sans-gluten-mais-pas-sans-

reproches-10077

[4] Lipovetsky, Gilles, De la légèreté. Vers une civilisation du léger, Grasset, 2015.

[5] Marché dans lequel il n’y a qu’un petit nombre de vendeurs, en principe de grande

dimension, en face d’une multitude d’acheteurs. La situation d’oligopole résulte de

la tendance à la concentration des producteurs.

[6] Calle Benjamin, Label bio, entre militantisme et consommation, Le Monde

diplomatique, 22/03/2013.