L’expression « fausses informations », de l’anglais « fake news », occupe une place grandissante dans le débat public. Lancées par le candidat Trump pour décrédibiliser les médias et ses adversaires politiques, elles ont dominé la présidentielle américaine de 2016. En France, la question des fake news a également fait florès, lors du scrutin présidentiel, par le truchement de diverses rumeurs sur le candidat Macron. Mais cette formulation, très largement utilisée dans les médias, a fini par être galvaudée de sorte qu’aujourd’hui on ne sait plus vraiment de quoi il en retourne. Comment comprendre, en effet, le retour de rumeurs malveillantes sous la nouvelle appellation de « fake news »? Pourquoi ont-elles rapidement pris autant d’ampleur ? Et quels enjeux politiques et sociétaux recouvrent-elles ?

Les « fake news », un même nom qui recouvre plusieurs réalités, englobe toutes les intox, rumeurs, impostures, légendes urbaines et théories du complot. Certes, le fait de colporter des informations approximatives, fallacieuses ou orientées dans l’intention délibérée de tromper l’opinion n’est en rien un phénomène nouveau. Mais les caisses de résonance que constituent les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram), la dynamique des échanges en ligne permettant à chacun de pouvoir écrire, partager et diffuser une information à l’échelle planétaire, et les bulles de certitude dans lesquelles nous enferment des algorithmes, confèrent aux fake news une puissance inédite. Celles-ci se retrouvent en effet propagées en masse sur la toile, et, de manière virale, à l’aide de robots et d’algorithmes programmés par des agences spécialisées dans la désinformation. Derrière cette propagande industrialisée se dessinent des stratégies politiques, voire criminelles, développées par des groupes d’intérêts, partisans ou étatiques, ainsi que des logiques économiques. L’industrie des fake news est assurément florissante car elle permet à des sites de générer du trafic et des revenus publicitaires phénoménaux.

Sans doute la diffusion de fausses informations est-elle une réalité, mais la façon dont les citoyens et les professionnels des médias les appréhendent, demeure un véritable problème. D’après Matthew D’Ancona journaliste au Guardian, « nous sommes arrivés à l’ère de la post-vérité », une période où l’établissement de la vérité a perdu sa valeur de référence dans le débat public, au profit des croyances et des émotions suscitées ou encouragées par les fausses nouvelles. Autrement dit, la post-vérité commence dès lors que les consommateurs desdits mensonges commencent à être de mèche avec eux, la résonance émotionnelle et culturelle de ces affirmations prenant le pas sur leur exactitude factuelle. Les fake news deviennent alors un formidable outil de propagande : leurs pourvoyeurs trouvent des relais dans l’opinion qui valident leur propre système de croyance, tandis que les citoyens instrumentalisés contribuent à l’étendue du phénomène, de par leur incrédibilité, leur irresponsabilité ou encore leur indifférence. Ce cercle vicieux a pour effet d’aggraver les clivages politiques et sociétaux, confortant les individus dans leurs préjugés, leurs stéréotypes ou leurs peurs.

Une problématique d’autant plus complexe que les fausses nouvelles émanent notamment des mêmes médias qui les dénoncent régulièrement. Soumis à la pression de l’édition en ligne et de la course à l’audience, des organes de presse ou chaînes d’information en continu reprennent parfois des données, dont la crédibilité laisse souvent à désirer et dont la fiabilité ne semble estimée qu’a posteriori. Le cas du drame meurtrier survenu à Münster (Allemagne) au printemps 2018, des médias ayant d’emblée diffusé la thèse de l’infiltration d’un djihadiste parmi les réfugiés alors que le criminel était un allemand atteint de troubles psychologiques, est symptomatique d’un traitement parcellaire et instable de l’information, générant habituellement son lot d’inexactitudes et de rumeurs.

Bien qu’il soit cependant difficile d’évaluer précisément l’impact que la désinformation et la propagande peuvent avoir sur des évènements sociétaux ou politiques (le Brexit ou les élections américaines par exemple) [1], elles génèrent indéniablement de réelles conséquences. Certes, Internet foisonne de mensonges qui résistent souvent mal à une analyse critique tant ils sont invraisemblables et insensés, mais dans un monde où les fausses nouvelles ont autant de visibilité que des faits vérifiés, la fiction prend peu à peu le pas sur une information de qualité.

En outre, les fake news participent aussi à la méfiance grandissante vis-à-vis de sources d’informations plus légitimes, amenant un public croissant à contester leur crédibilité, et par là même alimentent une propension à croire toute affirmation qui viendrait s’appuyer sur cette défiance. A l’heure des bulles, des filtres, et des algorithmes pilotés par les médias sociaux qui sélectionnent les contenus les plus partagés, les éditeurs d’hier semblent perdre la main face au pouvoir des plateformes : « aux Etats-Unis, 50 % des personnes reçoivent des informations via Facebook chaque jour ». Le fait que Facebook – premier diffuseur de fake news – se soit mué, pour les jeunes notamment, en un lieu dominant d’informations et de débats se révèle extrêmement préoccupant. Parmi ces effets nocifs, la logique communautaire, en privilégiant ce qui est le plus populaire – mais parfois aussi le plus infondé – comporte le risque de nous enfermer dans une sorte de pensée unique et trompeuse, sans place pour la pensée critique.

Au-delà de cette tendance, le nouveau paradigme des fake news portées par les réseaux sociaux est emblématique d’une réalité de fond fort inquiétante : le discrédit du système médiatique dans son ensemble – considéré comme « un grand tout partisan » – qui s’inscrit plus largement dans la crise de confiance envers les institutions. C’est pourquoi les fake news relèvent d’une problématique à la fois politique et sociétale relativement complexe, ne pouvant se réduire à une simple dérégulation du marché de l’information.

Ainsi que le met en exergue le professeur A. Mercier[2], spécialiste en sciences de l’information, elles font également peser de sérieuses menaces sur la démocratie, dont la liberté d’expression et l’accès à l’information sont des piliers incontestables. Or, le fondement de la démocratie est en jeu quand ces mêmes libertés sont utilisées à tort ; que le débat est pollué par la dissémination de contre-vérités, de théories du complot délirantes, qui conduisent à la propagation d’un scepticisme pernicieux rendant illégitimes « les élites » et affaiblissant les contre-pouvoirs.

La prolifération de fake news est devenue un phénomène de société puissant et dangereux. Révélatrices d’impensés et de controverses, miroir grossissant des luttes d’influence, elles déstabilisent les certitudes et mettent également en lumière des déplacements que l’on ne voudrait pas voir. Face au risque accru de désinformation et de manipulation politique, les journalistes, les réseaux sociaux, et l’Etat se mobilisent pour lutter contre ce fléau. Mais l’encadrement des fake news soulève forcément des questions quant à la capacité de chacun des acteurs à contrôler objectivement la fiabilité des informations, et décider de ce qui serait ou non « la vérité officielle ». Autrement dit, ils risquent de se retrouver « juge et partie » !

[1] http://urlz.fr/7dPv Une étude menée par deux chercheurs américains a affirmé que les fausses nouvelles n’ont eu que très peu d’impact sur l’élection présidentielle de 2016.

[2] Arnaud Mercier, La communication politique, Paris, CRNS Editions, 2017.