Après un siècle de domination, sommes-nous à l’aube de la disparition de la voiture à pétrole ? En tout cas, cela semble être l’objectif de l’Etat. Dans le cadre du plan climat de 2017, le Ministère de la Transition écologique et solidaire entend mettre fin à la commercialisation des véhicules thermiques (diesel et essence) d’ici 2040. Un pari certes ambitieux, mais qui conforte la somme des engagements pris par la France lors de l’Accord de Paris (1), en matière de lutte contre le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique. Celle-ci, comme d’autres pays dans le monde, a effectivement affiché plusieurs objectifs pour soutenir la transition énergétique des transports : empreinte carbone neutre, réduction des gaz à effet de serre, augmentation de la part des énergies renouvelables, et d’autres encore. Répondre à de tels enjeux passe nécessairement par le développement de modes de transports plus propres et par une modification de nos comportements, a rappelé préalablement l’ADEME (l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Dès lors, la voiture électrique paraît l’une des réponses privilégiées pour tendre vers une mobilité durable et saine. Mais qu’en est-il réellement ?

Le secteur automobile, aujourd’hui, connaît une véritable révolution. Compte-tenu de l’avancée rapide des technologies, les voitures électriques (entièrement électriques et hybrides (2), dont les principaux constructeurs ont présenté les premiers modèles il y a trente ans, sont en plein essor. Et cette tendance à l’électrique se confirme d’ores et déjà un peu partout dans le monde : en des lieux comme la Californie, la France et les pays du Nord de l’Europe – en Norvège, par exemple, où 40% des voitures à Oslo sont déjà électriques – mais aussi en Inde et en Chine, qui, plus récemment, se sont engagées sur le marché porteur des véhicules électriques « low cost ». Ayant respectivement décidé d’interdire les ventes de modèles thermiques dans l’avenir, ces deux nations affichent d’ailleurs de fortes ambitions en matière d’écologie. Qui aurait pensé, il y a encore quelques années, que l’un des plus importants signaux en faveur de la transition énergétique mondiale proviendrait des deux pays – avec les Etats-Unis – les plus pollueurs sur la planète ! …

Quand bien même le marché électrique français – toutes catégories confondues – conforte d’année en année sa dynamique de croissance (3), ce secteur demeure encore une niche, pesant moins d’1% du parc roulant (sur 32 millions automobiles recensées). Pour rendre effective la transition énergétique des transports, le véhicule électrique représente indéniablement, à bien des égards, le projet industriel vers lequel les attentes sont actuellement les plus fortes. S’il est certain que la motorisation électrique n’émet guère de polluants dits « locaux » (particules fines, NOx, bruits), son principal autre avantage est de remplacer à terme la voiture thermique, tout en profitant d’une réduction drastique des émissions de CO2. Rappelons que la pollution atmosphérique urbaine – liée principalement aux émissions des moteurs diesel – a été qualifiée en 2016 de troisième cause de mortalité en France par l’Agence nationale de santé publique (ANSP). Ensuite, bien au-delà des considérations environnementales, cette préférence pour l’électrique recouvre avant tout un enjeu économique ; celui de freiner la dépendance croissante des transports routiers à l’égard des importations de pétrole.

Bien que la voiture électrique soulève de nombreuses questions concernant son industrialisation à grande échelle, le public, sensibilisé depuis des années aux questions environnementales et compte-tenu de la flambée des prix du pétrole, lui réserve un accueil plutôt favorable. D’ailleurs, le succès d’Autolib, réseau de voitures électriques et partagées, en libre-service dans les villes de Paris, Lyon et Bordeaux, ne se dément pas. Absence de vibrations, silence dans l’habitable, accélérations surprenantes, motorisation « éco-friendly », etc. ; le choix de l’électrique traduit avant tout le désir de s’installer au volant dans un nouvel état d’esprit. A défaut d’être rigoureusement économique, ce type de locomotion offre également des gains financiers significatifs car les coûts de l’électricité, de l’entretien et généralement de l’assurance sont moindres. Et son usage représente, qui plus est, un formidable vecteur d’engagement environnemental pour les entreprises.

Certains spécialistes arguent toutefois qu’au regard des délais octroyés par l’Etat, le renouvellement partiel du parc automobile vers l’électrique s’avère un objectif possible, mais difficilement atteignable. Il est certain que cela demeure un défi de taille considérable pour les industriels du secteur. Force est de constater par ailleurs, que de nombreuses contraintes représentent encore un frein à son développement. Malgré des progrès évidents, les véhicules électriques restent effectivement plus chers que leurs équivalents thermiques, mais aussi moins performants, avec une autonomie limitée aux alentours de 110 à 170 km par jour (4) en fonction des conditions climatiques et de circulation (climatisation, embouteillages, conditions des routes, etc.). Si cette autonomie est largement suffisante pour les trajets au quotidien, en revanche, pour les déplacements supérieurs à 200 km, le consommateur devra privilégier un véhicule plus polluant, comme par exemple : la voiture hybride (5). De plus, même si le budget demeure le premier frein évoqué quand il s’agit d’opter pour une voiture électrique, le coût réel tend à diminuer depuis que l’Etat a mis en place plusieurs mesures fiscales incitatives (bonus écologique, prime à la conversion (5). Mais ces aides publiques n’ont, hélas, eu pour le moment qu’un impact limité car n’ayant pu bénéficier qu’aux ménages les plus aisés.

L’autre facteur décisif contribuant à la mauvaise image du véhicule électrique, est, très certainement, la faiblesse du maillage territorial du réseau des points de recharge. Des bornes dernières génération, capables de recharger entièrement une voiture en 30 ou 40 minutes existent pourtant bel et bien, mais elles sont très nettement insuffisantes dans les quartiers de bureaux et d’habitations et en milieu rural. Sans aucun doute, le secteur automobile et les pouvoirs publics se doivent d’accentuer leurs efforts pour que la voiture électrique ne devienne pas, à terme, un facteur d’inégalités, voire d’exclusion. Par ailleurs, si la motorisation électrique présente globalement un bilan nettement meilleur que sa version thermique, en termes de contribution au changement climatique, pour autant, celle-ci n’est pas aussi vertueuse qu’elle y paraît.

Alors que la plupart des impacts environnementaux d’une automobile électrique interviennent lors de la phase de fabrication, la production de l’électricité servant de carburant demeure relativement polluante. En effet, la France importe une partie de son électricité des pays voisins, laquelle est produite à partir de plusieurs sources d’énergies fossiles (mix énergétique (6) à base de pétrole, charbon, etc.). Pour qu’il y ait un gain environnemental significatif, le véhicule doit donc être utilisé intensément (au moins 80 000 km par an) selon l’ADEME (7). En outre, la technologie de ces automobiles fait largement appel à des ressources finies pour son fonctionnement : l’énergie nucléaire en grande partie nécessaire pour produire l’électricité, mais aussi le lithium, une ressource épuisable utilisée dans la composition des batteries. Dès lors, il existe des dangers liés à l’exploitation et à la disponibilité des matières premières, mais aussi aux incidences sociales et environnementales qui y sont associées : sécurité des centrales nucléaires, conditions d’exploitation du lithium dans les pays pauvres, etc. Le recyclage des batteries pose enfin un problème majeur parce qu’il est relativement coûteux et polluant. Dans ce contexte, qu’adviendrait-il alors si un jour des millions de voitures en étaient équipées ? Certes, les batteries usagées pourraient bien avoir une deuxième vie, par exemple pour le stockage d’électricité dans un réseau, mais in fine, un processus de retour à la nature devra être mis en place. De même, la France aura-t-elle la capacité à produire et fournir de l’électricité en quantité suffisante ? Beaucoup de questions qui restent encore en suspens …

Hier, encore concept futuriste non adapté aux besoins en mobilité des consommateurs, la voiture électrique est aujourd’hui porteuse de grands espoirs pour une croissance verte. Certes, si cette motorisation ne répond pas encore complétement aux attentes légitimes des consommateurs, il est fort à parier que le gouffre entre électrique et thermique se comblera dans les années à venir, au gré des avancées scientifiques et des adaptations de pays de plus en plus favorables à son accueil. Il faudra toutefois poursuivre l’exploration de toutes les technologies prometteuses, à parts égales, et sans privilégier une solution exclusive (électricité, hydrogène, biocarburants, gaz, etc.), afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs que pour le diesel. En définitive, le véhicule électrique s’inscrit de manière incontournable dans la dynamique des mobilités durables et émergeantes, offrant, par là-même, une vision de ce que pourrait être la mobilité de demain : des voitures propulsées à l’électrique, robotisées et intelligentes, qui communiqueraient entre elles et avec les infrastructures, également plus solidaires (autopartage) et autonomes (pilotage par l’intelligence artificielle).

La révolution électrique est définitivement en marche …

  1. L’Accord de Paris a été ratifié en 2016, à l’issue de la COP21.
  2. Voitures propulsées par l’association d’un moteur thermique (essence ou diesel) et d’un (ou plusieurs) moteurs électriques.
  3. « Toutes motorisations confondues, il y a eu 206 207 véhicules immatriculés en France en septembre 2017. Sur l’ensemble de l’année 2017 l’augmentation est de +5,5% par rapport à la même période l’année dernière (1 881 745 contre 1 802 474) ».
  4. Des modèles haut de gamme (TESLA) peuvent néanmoins tenir entre 400 km et 600 km par jour.
  5. Pour l’achat (ou la location) d’un véhicule électrique neuf, les aides publiques peuvent actuellement atteindre 10 000 euros. Dans le cadre du projet de loi des finances pour 2018, le gouvernement envisage toutefois certains changements concernant le dispositif d’aide à l’acquisition de véhicules peu polluants : https://lc.cx/YzLQ
  6. Le mix énergétique est la répartition des différentes sources d’énergies primaires consommées pour la production des différents types d’énergie (électricité, énergies fossiles, énergies renouvelables, etc.).
  7. ADEME : Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.