L’économie numérique

L’arrivée du smartphone, en permettant une connexion Internet en continu et une géolocalisation des données, a donné un coup d’accélérateur à l’économie numérique qui, par le biais de plates-formes, met en relation des individus, et leur donne la possibilité d’échanger et de partager des biens et des services.

Définition de l’économie numérique

L’économie numérique a permis d’amplifier le phénomène de l’économie collaborative qui, selon Rachel Botsman et Roo Rogers [1], repose sur plusieurs facteurs : l’essor massif des technologies numériques, l’incidence de la crise sur le comportement des consommateurs à la recherche d’économies et de revenus complémentaires, les questions environnementales comprenant notamment la problématique de la durée de vie des produits, ainsi que le constat d’une utilisation très réduite de certains biens.

Cette économie collaborative se caractérise par une horizontalité des échanges, l’utilisation assez fréquente de plates-formes de mise en relation, l’éventuelle transaction monétaire, le niveau d’implication personnelle requis au service d’un projet collectif ou non, ainsi que le degré de confiance entre les individus. Pour définir ce concept, il est souvent d’usage d’employer d’autres termes tels que « économie pair-à-pair », « économie de la fonctionnalité », ou « économie du partage ». Cependant, si aux Etats-Unis, on emploie indifféremment économie collaborative et économie du partage, en France, ces deux termes ne renvoient pas exactement à la même réalité.

En effet, dans l’économie collaborative où l’usage prime sur la possession, les biens et les services mis en commun ne deviennent pas une propriété collective. C’est le cas du partage ou de l’échange entre particuliers de biens (voiture, logement, perceuse, etc.), de services (covoiturage, bricolage, etc.), ou de connaissances (cours d’informatique, de linguistique, etc.), moyennant une éventuelle transaction monétaire. En outre, le champ de l’économie collaborative recouvre des pratiques très diverses, comme l’atteste la différence entre l’échange d’appartements entre particuliers (échangedemaison.com) qui nécessite seulement un abonnement à la plate-forme, et la location d’appartements (Airbnb.fr).

Parallèlement, dans l’économie du partage, les citoyens s’organisent entre eux et créent des biens collectifs qui appartiennent à tous. Par exemple, sur l’application Waze, chaque automobiliste peut renseigner l’état du trafic en temps réel, et ainsi contribuer à l’enrichissement et à l’utilisation par tous de la plate-forme.

L’économie du partage regroupe ainsi les catégories suivantes définies en ces termes par le Crédoc [2] : le partage d’informations avec d’autres utilisateurs [3] et la construction d’un projet commun avec un nombre important de personnes ou pas [4].

Ainsi, l’économie numérique, qui regroupe notamment l’économie collaborative et l’économie du partage, a permis l’essor d’un nouveau système économique, dont les initiatives émanant de la société civile constituent l’une des principales caractéristiques, en opposition à la verticalité du système traditionnel.

Néanmoins, cette dimension sociale et relationnelle de l’échange n’est pas un phénomène nouveau ; les brocantes, les coups de main et les échanges non marchands existaient déjà dans le cercle du voisinage. Aujourd’hui, parce que la mise en avant du lien passe par des technologies nouvelles, notamment celle des applications, ces échanges s’étendent seulement à une échelle beaucoup plus grande. Partant, nous avons l’impression d’initier un nouveau processus alors que ce n’est finalement qu’un retour à des pratiques économiques qui existaient déjà auparavant. En fait, l’atomisation de l’individu engendrée par la société actuelle a entamé cette dynamique économique fondée sur davantage de lien, de partage et de solidarité.

 

Des effets ambivalents

Si, au départ, cette économie renvoie à l’idée d’une consommation éthique et sociale, soucieuse d’une gestion plus responsable des biens communs et prenant ses distances avec l’hyperconsommation, elle touche désormais de multiples secteurs d’activités et concerne des pratiques et des acteurs variés.

Suite à cette évolution, certaines plates-formes se sont émancipées de cette origine et détournent le collaboratif de son aspect éthique et social et renouent avec les codes traditionnels de l’économie capitaliste. En témoigne un des slogans publicitaires d’Airbnb : « mon appart paie ma collection de chaussures », « ma chambre d’amis me permet de m’offrir des escapades ». Loin d’une consommation responsable, les économies réalisées incitent à consommer toujours plus et participent à « l’effet rebond [5] ».

Par ailleurs, c’est une fausse idée de considérer que l’économie collaborative n’engendre que des effets positifs. Effectivement, échanger des produits relève d’une très bonne démarche dans la mesure où le cycle de vie du bien est prolongé. Néanmoins, si pour récupérer l’objet, une personne parcourt dix kilomètres, seule dans sa voiture, les effets bénéfiques sont annihilés. Céline Mouzon partage le même constat sur la longue durée : « en allongeant la durée de vie d’un produit, on peut aussi ralentir la diffusion de progrès technologiques qui permettent de diminuer la consommation énergétique [6] ».

Finalement cette nouvelle économie regroupe aussi bien des citoyens pour qui la responsabilité sociale et environnementale est un principe, ceux qui voient en elle un moyen de réaliser des économies ou d‘arrondir leurs fins de mois et ceux qui en font un véritable business. L’objectif d’Airbnb « n’est pas tant de favoriser l’échange entre particuliers que de capter la valeur ajoutée avec un investissement minimum [7] ». Cette entreprise, en plus, contourne le cadre social et fiscal en ne déclarant pas au fisc les revenus procurés aux particuliers. Cette pratique devrait néanmoins ne pas perdurer dans la mesure où le rapport du député Pascal Terrasse souhaite imposer aux plates-formes une transparence en la matière.

 

Progressivement… un nouveau modèle économique

 

Nonobstant, les nouvelles formes de travail créées par l’économie numérique sont souvent des emplois précaires, non-salariés.

À côté des auto-entrepreneurs qui disposent d’une couverture retraite et d’indemnités journalières en cas de maladie, la plupart des travailleurs issus de cette nouvelle économie du travail ne bénéficient d’aucune de ces garanties, qu’il s’agisse de la couverture maladie, du régime de retraite ou des allocations chômage. D’où un marché du travail partagé entre d’un côté, des salariés qualifiés et protégés et de l’autre, des travailleurs rémunérés à la tâche ou au projet et soumis à une hyperflexibilité. Se trouvant ainsi isolés car ne faisant partie d’aucune structure collective, il leur est d’autant plus difficile d’exprimer des revendications collectives.

Il y a donc une démultiplication des risques tant au niveau de la protection que de la législation du travail. Finalement, comme le souligne Céline Mouzon « l’économie collaborative n’est ni bonne ni mauvaise mais les conditions de son développement dépendent des règles avec lesquelles nous les encadrerons [8] ».

Du côté des consommateurs, le risque est celui d’un émiettement des responsabilités du fait du caractère international de nombreuses plates-formes et faute de l’absence d’un organisme représentatif commun. De nouveaux litiges et de nouvelles situations juridiques conflictuelles sont à craindre et interrogent sur la mise en place de la médiation.

En outre, ce nouveau modèle économique qui rejoint les aspirations à l’autonomie des individus ne supprime pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, tout rapport hiérarchique. Celui-ci est alors supporté par les plates-formes : leur système de notation dont découle la stratégie de référencement établit un lien de dépendance et un assujettissement des individus.

Toutefois des initiatives locales en faveur d’une plus grande protection de ces travailleurs existent. Smart, société mutuelle pour artistes, née en Belgique dans les années 2000, institue un cadre face aux transformations du travail et à certaines dérives de précarisation. En effet, elle offre aux artistes et autres travailleurs indépendants la possibilité de ne pas assumer tous les risques et d’accéder à des services mutualisés : couverture santé, devis, gestion de la paye, comptabilité, assistance juridique, etc. Cette organisation coopérative, qui se développe désormais un peu partout en Europe, a notamment permis aux livreurs belges de la start-up Take it easy de voir leurs dernières courses réglées. Si cela n’a pas été le cas en France, c’est surtout parce que l’implantation de Smart dans la capitale ne date que de 2011.

 

 

 

Malgré des dérives certaines, l’économie numérique engendre une nouvelle façon de concevoir le système économique tout en renouant avec une « ancienne » façon de consommer qui avait été, en grande partie, écartée avec la société de consommation.

Face à une évolution du paysage économique, des initiatives émergent qu’elles proviennent de la société civile à l’image de l’organisation coopérative Smart ou du gouvernement. En effet, suite aux divers constats effectués, le rapport Pascal Terrasse de février 2016 a déjà permis de prendre des mesures en faveur de l’encadrement de l’économie collaborative et des plates-formes comme la création d’un observatoire de l’économie collaborative, l’amélioration de la protection sociale des travailleurs ou encore la contribution des plates-formes à la solidarité nationale.

Ainsi, entre la volonté de refuser tout arbitrage au risque de briser dans l’œuf cette nouvelle économie et celle de la réglementer par la mise en œuvre notamment d’un socle de droits communs, un équilibre acceptable – que ce soit sur le plan de la concurrence, du droit du travail ou de la fiscalité – reste à définir par les pouvoirs publics.

 

 

 

[1] Botsman Rachel, Rogers Roo, What’s mine is yours : The rise of collaborative consumption

[2] Daudin, Emilie et Hoibian Sandra, La société collaborative-mythe et réalité, Cahier de recherche du Crédoc, n°313, décembre 2014.

[3] Il regroupe les sites d’échanges d’informations et de savoirs alimentés directement par ses membres (Commentçamarche, Marmiton, Doctissimo mais aussi les réseaux sociaux : Facebook, Twitter, Flickr, Instagram, Youtube, etc.).

[4] Ici on pense aux logiciels libres, aux expériences de co-working, les AMAP, l’habitat participatif.

[5] L’effet rebond exprime l’idée qu’une innovation visant à l’utilisation plus efficace d’une ressource, dans le but d’en réduire la consommation, entraîne habituellement une augmentation plus ou moins importante de la consommation globale de cette ressource.

[6] Céline Mouzon, L’économie collaborative, un bon plan pour la planète ? Alternatives économiques : 01/10/2015.

[7] Renier Romain, Comment réguler l’économie collaborative, Alternatives économiques : 01/03/ 2016.

[8] Mouzon Céline, L’économie collaborative, un nouvel eldorado, Alternatives économiques, 01/11/2015.