La médecine du travail : un domaine mal connu, dévalorisé et controversé

 

Au cours de notre histoire, le développement économique et technique a favorisé la disparition, dans le travail, de bon nombre de tâches pénibles et dangereuses.  Il suffit de comparer le début et la fin du XXe siècle pour s’en convaincre. L’amélioration des conditions de travail résulte pour une part des changements structurels de l’emploi (croissance du secteur tertiaire), des combats syndicaux, des évolutions de la main-d’œuvre et, d’autre part, d’une sensibilité plus forte des pays industrialisés à une meilleure qualité de vie. Toutefois, le progrès technique n’est pas toujours garant de progrès sanitaires : les accidents de travail tuent aujourd’hui encore chaque année environ 541 personnes en France et entraînent plus de 93 363 arrêts de travail [1], quant aux maladies professionnelles, elles restent actuellement un problème bien réel. Appelés à travailler plus longtemps, les salariés ont de plus en plus besoin des différents acteurs de la prévention – dont le médecin du travail –   pour les suivre tout au long de leur carrière.

Ainsi, depuis la création de la médecine du travail en 1946, la santé professionnelle a fait l’objet d’une attention grandissante des pouvoirs publics. Les plans nationaux de la santé au travail mis en place depuis 2005 et les différentes réformes de la médecine du travail (2002, 2012) [2] marquent une volonté réelle d’orientation des politiques vers une évolution d’une médecine de prévention, devenue à la fois un enjeu politique, mais aussi un enjeu de société. Toutefois, comment arriver à concilier l’économique et la santé dès lors que la médecine du travail reste une spécialité médicale mal connue, dévalorisée, controversée ?

 

Ces deux dernières décennies, plusieurs crises ont provoqué, dans l’opinion publique, une prise de conscience des enjeux sanitaires : sang contaminé, vache folle, crise de l’amiante, etc. Ces questions de santé publique et de sécurité ont également mis en exergue le malaise existant autour de la médecine du travail, et ses détracteurs sont nombreux ! Beaucoup critiquent le fait que les risques psychiques ou psychosociaux ne soient détectés que trop tard (suicides, « burn-out », etc.). Quant au médecin du travail, son rôle n’est pas exempt d’ambiguïtés : comment faire confiance à ce spécialiste qui, malgré un statut d’indépendance, reste un salarié du groupe ou de l’entreprise, sous l’influence donc parfois de l’employeur ? Le scandale sanitaire de l’amiante dans les années 90, révélant le manque d’impartialité de certains médecins du travail, est encore dans nos mémoires.

Alors que l’image du médecin du travail est souvent dépréciée, nous constatons une véritable pénurie dans cette spécialité : problèmes de vocation, faiblesse des recrutements. « La profession va disparaître et les salariés précaires et fragiles ne seront plus protégés », s’inquiète Noëlle Lasne, médecin du travail [3]. La situation est aussi grave dans la fonction publique où certains Ministères ne sont déjà plus en mesure de suivre actuellement leurs agents. Il faut reconnaître que la relation entre ce praticien et le salarié n’est relativement pas évidente. En tant que salarié, il est souvent très risqué d’avouer des problèmes de santé qui peuvent conduire à terme à « une mise au placard » ou à un poste moins bien rémunéré. De même, la

 

 

menace de perdre son emploi, la pression constante de la culture des résultats et du management conduisent, trop souvent, les travailleurs à accepter ou prendre des risques excessifs pour leur santé.

Dans un tel contexte, le flou actuel entretenu autour de la médecine du travail ne favorise pas l’établissement d’une médecine attractive et efficace. « Dévalorisée », elle reste « un domaine mal connu », selon un rapport ministériel [4]. Ainsi, de nombreux salariés ne connaissent pas le véritable rôle de ces professionnels, ignorant par exemple, le sens de la visite de pré-reprise d’activité et son utilité. Notons, par ailleurs, qu’il existe un manque notoire de concertations entre le médecin du travail et le médecin généraliste. Ce manque d’information et de communication génère des coûts élevés de prises en charge médicale et économique des maladies au travail (indemnisations, arrêts de travail, etc.).

Malgré ces contradictions et ces faiblesses actuelles, la médecine du travail a un rôle majeur à jouer en matière de santé professionnelle. Exclusivement préventive, la mission principale du médecin du travail consiste en effet à éviter toute altération de la santé des salariés, du fait de leurs conditions de travail et ce, tout au long de leur parcours professionnel. Cela signifie qu’il doit protéger les salariés, en veillant à limiter le risque d’accidents du travail et de maladies professionnelles, et les sensibiliser aux questions de santé publique, à travers des campagnes de prévention : tabac, alcool, drogue, cancer, maladies cardio-vasculaires, etc. En dehors des visites médicales obligatoires, il est important que le salarié, présentant des problèmes de santé, prenne contact avec ce professionnel soumis au secret médical. Ce dernier pourra mettre en place, le cas échéant, des dispositifs qui limiteront la pénibilité des tâches du salarié (réaménagement de poste, reclassement, temps partiel thérapeutique, etc.). En outre, il veillera à convaincre l’employeur d’accepter le maintien du salarié, victime d’un handicap, à son poste ou sur un emploi de réadaptation. La délivrance d’un avis d’inaptitude peut être d’ailleurs contestée par le travailleur.

Parallèlement à son rôle de conseiller auprès de l’employeur – évaluation des risques, aménagement de locaux et de poste, achat de nouveau matériel, etc., le médecin du travail participe également au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Ceci lui permet d’évaluer les progrès réels dans la prise en compte de la sécurité et de prévenir les risques différés liés aux changements intervenant dans l’organisation du travail, aux bruits, aux produits chimiques et aux troubles musculo-squelettiques – qui font partie des pathologies récurrentes. Cette mission lui donne notamment une responsabilité de donneur d’alerte, en matière d’exposition professionnelle. Un compte personnel de prévention de la pénibilité (C3P) a de plus été créé, pour tous les actifs exerçant des activités professionnelles considérées comme pénibles : travail de nuit, dans la chaleur et le bruit, dans un environnement de produits toxiques, port de charges et manipulation de poids, travail répétitif susceptible d’occasionner à la longue des troubles d’ordre musculo-squelettique, etc. Sur le terrain, en matière de définition et d’observation de la pénibilité, il paraît indéniable que les médecins du travail auront un rôle important à jouer.

 

 

Pour qu’une politique de prévention soit efficace, la médecine du travail doit être conçue comme un projet d’équipe pluridisciplinaire, tel que le prévoit la réforme de 2012. Cela signifie que cet expert doit développer des collaborations multiples avec différents intervenants comme les infirmiers, les experts en prévention des risques, les psychologues, les ergonomes, les sociologues, les membres des CHSCT, etc., afin d’améliorer la prise en charge globale de la santé des salariés. Ensuite, des efforts doivent être faits dans certains domaines comme l’environnement du travail (bruit, chaleur, exposition aux fumées et aux toxiques) et le traitement des troubles psychosociaux. Malgré une réglementation très protectrice, la France possède encore un certain retard dans ces différents domaines : une enquête européenne de 2012 dévoile que le stress lié aux conditions de travail est plus élevé, en France, que dans autres pays de l’Union [5]. En outre, l’épuisement professionnel ou « burn- out », n’est toujours pas, à ce jour, reconnu comme maladie professionnelle – une proposition de loi a toutefois été déposée en février 2016 à ce sujet [6].

Dans ce contexte, comment le médecin du travail a-t-il les moyens d’agir pour prévenir les inaptitudes liées aux risques psychosociaux ou psychiques ? Il est nécessaire que celui-ci adopte une surveillance médicale renforcée auprès des travailleurs concernés, un public dit « fragile ». L’’insertion dans le monde du travail est effectivement très compliquée pour ces personnes car les maladies mentales font peur. Il en est de même pour la souffrance au travail qui est dépréciée, entraînant souvent des réactions négatives de la part des collègues (des blocages, des représentations et préjugés perdurent évidemment à ce sujet). Cependant, il faut rappeler que, sur un plan déontologique, le médecin du travail a besoin du consentement éclairé du patient et de sa collaboration, pour agir efficacement. Or, il est fréquent qu’il soit sollicité trop tardivement, une fois que le salarié n’est plus apte, ce qui rend ses actions plus difficiles. D’un autre côté, il doit réussir à sensibiliser l’employeur sur la nécessité de prendre en charge de telles pathologies pour que des actions concrètes soient menées dans l’environnement du travail.

 

Par conséquent, la mission du médecin du travail repose sur un difficile équilibre d’intérêts, celui de l’entreprise avec ses exigences de rentabilité et celui du travailleur, qui doit bénéficier de conditions de travail favorables. C’est seulement en donnant plus de moyens à ces professionnels de la santé (augmentation de leur nombre, meilleure formation et reconnaissance salariale appropriée, etc.), que la profession évoluera de manière déterminante. Mais cela ne s’arrête pas là. La médecine du travail met en lumière d’autres questionnements qui demeurent en suspens. En effet, qui doit prendre en charge l’organisation actuelle de la santé au travail ? L’employeur, qui en a l’actuelle responsabilité et exerce son autorité sur les médecins salariés, ou l’Etat, en charge des problématiques globales de santé de tous les actifs ? Le débat est lancé …

 

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La médecine du travail n’a pas fini a priori de faire parler d’elle ! L’actuel projet de loi sur le travail, dit El Khomri, suscite déjà des controverses chez certains professionnels de santé car il va réformer le Code du travail et par là même, le fonctionnement de la médecine du travail. En tant qu’association agréée de défense des consommateurs, notre souci est de veiller à ce que chaque citoyen actif, quelque soit son statut (salarié du secteur privé ou agent de la fonction publique, apprenti ou contrat aidé, artisan, agriculteur, bénévole associatif ou demandeur d’emploi) puisse bénéficier d’un vrai système de prévention et de santé au travail. Il faut aussi que le médecin du travail puisse davantage communiquer avec les autres professionnels de santé assurant un accompagnement médical des salariés. C’est avec intérêt et objectivité que l’Adéic suivra donc ce dossier complexe et vous tiendra informés, dans les prochains mois, des changements affectant la médecine du travail et des conséquences, positives ou négatives, qui en résulteront pour tous les actifs.

 

[1] Chiffres de 2013 donnés par l’IRNS    http://www.inrs.fr/actualites/statistiques-ATMP-2013.html.

[2] Réforme de 2002    http://e-a.fr/1y9yh  –  Réforme de 2012    http://e-a.fr/1y9yu

[3]  http://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Vu-dans-la-presse/10864-La-medecine-du-travail-mal-en-point.

[4] Rapport du Ministère de l’Intérieur :  http://www.interieur.gouv.fr/content/download/75719/556078/file/14072-14033-01%20-%20M%C3%A9decine%20Pr%C3%A9vention%20(rapport).pdf.

[5] http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2013/04/30/cercle_71616.htm

[6] http://www.assemblee-nationale.fr/14/propositions/pion3506.asp.